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Les mots de la musique par Françoise Marchesseau

LA MUSIQUE A L’IMAGE

Des recherches scientifiques ont établi que certaines zones de notre cerveau stimulées par la musique, sont les mêmes que celles du langage. De ce fait, comme pour le langage, la musique est mémorisée et analysée par apprentissage inconscient, par ce que nous entendons, écoutons depuis notre naissance, et même peut-être avant, ou par apprentissage conscient, par des études de musique. Elle se charge de sens, intègre notre bagage culturel, suggère des émotions liées à notre vécu et à notre éducation, et répond à des stéréotypes.

Un film, qu’il soit de création ou de commande, qu’il soit documentaire ou de fiction, est composé d’images, de textes et de musiques qui se complètent les uns les autres ; vous même, réalisateurs de documentaires, lors de la préparation de vos films, réfléchissez-vous au rôle du texte par rapport à l’image et à quelle image choisir pour illustrer un texte, une idée. Dans le travail de conception du film, il faut agencer, façonner, s’attacher à ce que chaque élément nourrisse la compréhension du sujet, textes, images, musiques rythmant le film, chacun devant trouver sa place sans tomber dans la redondance. La musique peut devenir partie prenante du discours, la réflexion en ce qui la concerne, doit être la même que pour tous les autres éléments du film. Quelle fonction doit-on lui donner ? Décoratrice, dramaturgique ou discursive ? Doit-elle illustrer ou compléter texte ou dialogue, et dans tous les cas, quelle esthétique musicale choisir, quel sens doit-elle revêtir, quelle émotion doit-elle suggérer, et par conséquent, quels mots peut-on mettre sur l’émotion que l’on veut illustrer ?

 Ainsi, pour que l’alchimie fonctionne parfaitement entre image et texte d’une part et musique d’autre part, faut-il poser quelques questions préalables.

1/ Faut-il de la musique sur le film, quels sont les éléments qui font que la musique est nécessaire ou ne l’est pas?

2/ Musique pré-enregistrée  ou musique originale ou les deux?

3/ Comment traduire ses besoins, ses idées, ses choix et faut-il des connaissances musicales spécifiques pour parler de la musique?

4/ Quels sont les mots de la musique ?

 

1/ Faut-il de la musique pour ce film ? Quels sont les éléments qui font que la musique est nécessaire ou ne l’est pas ?

La question n’est pas innocente et devrait s’imposer d’elle-même à chaque réalisation. Il n’est pas forcément nécessaire de mettre de la musique sur un film, qu’il soit de commande ou de création. Le choix du silence peut être une nécessité artistique ou technique. Un panorama sur un champ de tournesols n’aura pas le même sens illustré par une musique , joyeuse, sentimentale, dramatique que par les simples bruits de la nature. La peur du silence, la peur du vide, pousse souvent à mettre de la musique pour « boucher les trous » ou soutenir un passage un peu faible du montage. Pourtant, du strict point de vue du discours, la musique peut s’avérer inutile si elle ne donne qu’une impression de redondance.

Pour qu’elle soit utile, il faut qu’elle ajoute du sens aux images et au texte. L’émotion qui s’en dégagera, même la plus infime, comme celle provoquée par une note tenue (drone), enrichira le propos. Tout est possible, souligner l’image, le texte ou même donner à la musique un rôle complémentaire, voire contradictoire. Tout est possible, mais dans tous les cas, il faut l’avoir pensée au préalable, car sa seule fonction est d’enrichir le propos même s’il ne s’agit d’utiliser que pour son rôle rythmique (on peut vouloir soutenir le montage d’une course sportive ou de poursuite, car, par son soutien rythmique, la séquence paraîtra moins constante et une tension émotionnelle gagnera le téléspectateur) ; mais sans vouloir coller à tout prix à des séquences d’image rythmées, la musique peut avoir un rôle d’accélérateur d’image, une impression psychologique qui peut parfois aider le montage, comme dans les travellings ou des scènes panoramiques.

 

2/ Musique pré-enregistrée ou création musicale ?

C’est une question financière, de discours et esthétique. Il y a quelques années, pendant l’âge d’or de la production audiovisuelle, les budgets permettaient de payer des compositeurs, des illustrateurs sonores ou des musiques du répertoire. Aujourd’hui, le contexte économique a forcé les producteurs à trouver d’autres solutions – ils sont devenus pour la plupart éditeurs – et à réduire les coûts de production. Les compositeurs ont leurs homes-studios ce qui réduit le coût d’enregistrement d’une musique originale. Alors qu’autrefois les musiques de librairies musicales avaient un coût moins élevé pour les producteurs, aujourd’hui la différence de prix entre musique originale et musique de librairie (toujours dans le cadre de programmes pour l’audiovisuel) n’est plus vraiment évidente.

La réelle différence va s’opérer au niveau de la musique de répertoire (musique que l’on trouve dans le commerce). Si l’on désire utiliser une musique pré-enregistrée connue, cela peut signifier, outre le fait que l’on trouve la musique intéressante à ce moment-là du film, que l’on veut se référer à ce qu’elle porte culturellement en elle. Par exemple, quand Stanley Kubrick utilise Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss sur les images d’espace de 200I, l’Odyssée de l’espace, il ne choisit pas cette musique uniquement à cause de l’émotion qui s’en dégage mais aussi à cause de son titre, il veut faire référence à la légende de Zarathoustra et au livre de Friedrich Nietzsche ou bien lorsque l’on place la symphonie n°7 dite Leningrad de Dimitri Chostakovitch sur un documentaire sur la révolution russe, il est évident que l’on veut coller symboliquement à la raison pour laquelle nous supposons (nous n’en avons aucune assurance) que Chostakovitch a écrit cette symphonie. Toutefois, on peut vouloir utiliser une musique du répertoire, pour le seul fait qu’on l’aime.

Certains disent que le choix d’une musique composée pour le film n’est dû qu’au fait de vouloir une musique originale. L’argument n’est-il pas un peu court ? et dire : « je n’ai pas envie d’entendre la même musique sur mon film que sur celui d’un autre » ou «  je voudrais que cette musique n’existe que pour mon film », n’est sans doute pas une justification suffisante, l’adagio pour cordes de Samuel Barber, tiré de son premier quatuor à cordes, a été utilisé dans au moins une quinzaine de films et pas des moindres : Elephant Man, Platoon, les Roseaux sauvages Little Buddha et le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, pour ne citer que les plus connus. Les réalisateurs Jean-Luc Godard, Stanley Kubrick, Woody Allen, Quentin Tarantino ou les frères Cohen entre autres utilisent presque toujours de la musique pré-existante, cela n’en fait pas pour autant de mauvais réalisateurs.

En outre, est-il vraiment nécessaire de faire composer le énième plagia de la Panthère Rose ou le énième drone ? Ne vaut-il pas mieux utiliser directement de la musique pré-existante ?

En revanche, si c’est pour donner un caractère unique, une esthétique particulière et un apport original marqués de la créativité du compositeur, voir d’une union esthétique entre le compositeur et le réalisateur ou bien apporter une précision rythmique parfaite à l’image, la composition originale peut s’imposer.

Enfin, les questions du budget et de la rapidité d’exécution, les temps de montage souvent très courts font que le recours à des musiques d’illustration sonore peut s’avérer le plus simple. Je lis déjà des  «  hélas ! » dans vos yeux qui ne me semblent avoir aucune justification. Ne croyez-vous pas qu’il vaut mieux une bonne bande-son faite de musiques pour l’image qu’une mauvaise bande-son faite d’une mauvaise musique originale, qu’elle soit mauvaise par le manque de moyens mis à la disposition du compositeur ou à cause de ses éventuelles défaillances (Malheureusement cela arrive aussi) ? Actuellement, les seules différences réelles existant entre la musique pour l’image et la musique du répertoire sont liées à des questions de droit et de coût. Quand on recherche à acquérir les droits d’une musique du répertoire, on a souvent la mauvaise surprise de la lenteur de la recherche des ayants-droits, de la négociation auprès d’eux, mais également du coût d’utilisation.

En ce qui concerne la musique pour l’image, il n’y a pas de mauvaise surprise, tous les droits sont réglés à l’avance et les prix sont pré-établis en fonction du type de programme. De grands compositeurs connus ou moins connus ont toujours composé pour les librairies musicales et ce depuis la création des premières sociétés de production music (cf «Histoire de la production music de Frédéric Leibovitz). Leurs compétences ne sont donc pas à mettre en doute même si, comme dans la musique que l’on trouve dans le commerce, tout n’est pas forcément excellent, mais n’est-ce pas également le cas dans les autres activités artistiques que sont la littérature ou la peinture ? En outre, les musiques pour l’image sont souvent écrites (pas toutes) de manière à s’adapter parfaitement à une idée et leur format (2 à 3 minutes) convient généralement au temps de la séquence à illustrer.

 

3/ Comment traduire ses besoins, ses idées, ses choix et faut-il des connaissances musicales spécifiques pour parler de la musique ?

Je pense qu’il n’est pas nécessaire d’avoir des connaissances musicales particulières pour faire sa propre illustration musicale ou pour donner les bonnes indications au compositeur si l’on sait exactement ce que l’on veut, autrement dit, ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Malheureusement beaucoup d’entre vous n’ont pas le temps de réfléchir à la question quand elle vient à se poser, ou bien manquent de connaissances, de sensibilité. Autant réalisateurs et monteurs ont eu une formation sur l’image, sur les techniques, sur le scénario, autant sur la musique les connaissances peuvent se limiter à la flûte à bec de l’école primaire et à l’écoute de la radio. Ce n’est pas un reproche, on ne peut pas tout faire, et ce n’est pas parce qu’on est sensible à l’image qu’on est sensible à la musique. Il ne me viendrait pas à l’idée de discourir et d’imposer mon point de vue sur la nécessité d’un plan large ou serré pour telle ou telle séquence ou de dire où il faut mettre les projecteurs, je n’ai pas été formée à cela.

Des conseillers musicaux, des illustrateurs sonores, des music supervisors sont à la musique ce que l’ingénieur du son est à la prise de son et le cadreur à la prise de vue. Mais vous me direz, il faut le budget pour employer des spécialistes de la musique, surtout sur des magazines audiovisuels! Malheureusement les contraintes financières sont aujourd’hui telles que la plupart du temps, il n’y a plus d’ingénieur du son sur les tournages et bien entendu plus d’illustrateur ou de conseiller musical prévus dans les budgets de films.

 

4/ Quels sont les mots de la musique ?

Pour diriger un compositeur ou pour choisir une musique préexistante il faut toujours se poser la question « Que veut-on faire dire à la musique à ce moment précis du film, quel rôle doit-elle jouer ? ». Autrement dit, doit-elle illustrer ou compléter les images et le commentaire ou le dialogue à cet instant précis. Ces questions sont essentielles et y répondre permet de trouver rapidement ce que l’on recherche. Sans donner d’exemple précis, les questions devraient toujours être les suivantes :

– À quel endroit faut-il mettre de la musique ?

– Quel style de musique correspond le mieux au film en fonction du sujet, du type de public visé ?

– Quel sentiment veut-on exprimer ?

La musique a trois dimensions, une dimension temporelle donnée par le rythme et le tempo, une dimension mélodique, ce que l’on peut chanter de la musique, une dimension harmonique, c’est-à-dire verticale qui en fait l’étoffe. On ne peut que rarement se soustraire à chacune de ces trois dimensions (sauf s’il s’agit d’une musique sans mélodie). Pour placer de la musique, les moments les plus adéquats sont soit guidés par le rythme général du film, soit par l’émotion que l’on veut accentuer sur des séquences précises ou encore, par le discours que l’on veut compléter afin d’y ajouter du sens. Enfin, quand on pose une série de musiques, il faut pouvoir prendre le temps de visualiser le film une fois l’opération terminée en se concentrant sur le rythme général, dans sa globalité, enrichi de la musique. Il faut s’assurer de l’équilibre musique/image. Trop de musique peut alourdir le film et annuler l’effet de rythme, de surprise.

Le style est également très important, encore une fois, il faut se demander à qui s’adresse le film, quel style de musique correspond le mieux au public visé et au sujet. Par exemple, le rock, le classique, le jazz, l’électro sont connotés et disent quelque chose d’une époque, d’un lieu. Le style « musique de film », défini depuis l’époque hollywoodienne selon les canons de la musique classique du début du XXe siècle, ou l’orchestre néoclassique seront recherchés pour créer une dimension généreuse, une ampleur, un raffinement. Les petites formations de musique acoustique donnent souvent une impression de proximité, d’intimité.

Le sentiment que l’on veut exprimer avec la musique est également essentiel et peut se traduire par les mots que nous utilisons tous les jours pour décrire nos émotions tels que gaité, tristesse, agressivité, angoisse, interrogation, etc… Notre culture de la musique occidentale a fabriqué des stéréotypes que nous avons intégrés inconsciemment qui sont essentiellement les mêmes pour tous, à quelques nuances près, bien qu’ils puissent être très différents pour les cultures non occidentales. Nous pouvons tous nous rendre compte et analyser intuitivement le ou les sentiments que transmet une musique.

Aujourd’hui, les progrès de l’informatique et de la dématérialisation sont tels que les librairies musicales ont pu perfectionner leurs sites pour répondre à vos recherches et à ce que vous désirez entendre dans la musique. Même si vous ne savez utiliser le vocabulaire technique qui lui correspond comme majeur, mineur, staccato, pizzicato ou arpégée, et seulement les mots du vocabulaire courant, vous pouvez trouver ce que vous recherchez. Les professionnels qui travaillent dans ces librairies ont inventé un nouveau métier : indexeur. Le travail des indexeurs, consiste à analyser les musiques et à y associer les mots qui leur correspondent le mieux, l’émotion qui en émane, le style, l’impression de matière, de mouvement, et également au type de sujet auquel cette musique conviendrait le mieux (paysage, sport, industrie…). Vous pouvez parfaitement écrire dans certains moteurs de recherche : gai, pop, rapide, guitare et obtenir les résultats qui correspondent à cette liste et qui sont réunis dans un seul morceau. Le travail d’indexeur demande une très grande attention, un grand pouvoir de concentration et d’écoute pour être très précis dans son indexation. Attention vers l’extérieur, c’est-à-dire auprès des utilisateurs dont le vocabulaire et les demandes évoluent régulièrement et vers l’intérieur, vers la musique qu’il faut entendre dans sa substance mais également imaginée dans différents contextes d’utilisation.

À l’heure où le nombre de canaux de diffusion, l’exportation des programmes à l’étranger et la diffusion internet s’amplifient, mais aussi à l’heure d’un certain changement des habitudes culturelles de loisir, la musique est également devenue un outil d’accroche, un moyen d’attirer les téléspectateurs et de les fidéliser sur des « produits » audiovisuels, magazines, reportages, fictions courtes. Elle s’habille d’un nouvel habit, évolue avec le temps, avec les générations. Les librairies musicales s’efforcent de rendre compte de la grande diversité de l’univers musical, elles sont à l’affût des nouveaux courants, recherchent des artistes, des créateurs et prouvent leur grande adaptation à la grande diversité de notre XXIe siècle.

Françoise Marchesseau
Illustratrice sonore et Directrice Artistique chez Cézame Music Agency

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