Electro Minimalism - lire l'article de Jean-Yves Leloup


Article

Jean-Yves Leloup : DJ, artiste et illustrateur sonore, Jean-Yves Leloup est l’auteur de nombreux articles dédiés à la musique électronique, ainsi que de deux ouvrages, Digital Magma et Global Techno aux Editions Scali. 


Si la musique électronique a rarement les honneurs des médias, si ses artistes et son histoire sont encore méconnus, elle n’en est aujourd’hui pas moins présente, sinon omniprésente. Sans jamais crier son nom ou ses origines, elle s’infiltre dans de nombreux domaines de la culture et de l’audiovisuel : bandes-son de spots publicitaires, de longs-métrages ou de fictions TV, sound-design cinématographique, émissions radios ou télés (même les plus populaires). Si nombre de ses compositeurs fréquentent plus facilement les discothèques, les laboratoires de création ou les manifestations culturelles les plus avant-gardistes, leur musique parvient en effet aujourd’hui à nos oreilles par des voies discrètes et détournées. Que l’on évoque ainsi Les Experts, série à succès de TF1 qui fait régulièrement appel à des artistes underground, le cinéma d’auteur de Gus Van Sant ou les nombreux génériques d’émissions de Radio-France, ce genre musical, souvent dans sa forme la plus créative, s’est définitivement installée dans notre paysage sonore et visuel.  

> Une double tradition:
Musique de laboratoire dès l’après-guerre, l’électronique rencontre l’univers de la pop au cours des années 70, connaît une riche période et pas mal de succès au cours des années 80, avant de se singulariser dans les années 90 pour donner naissance au phénomène techno. Riche de cette histoire, elle possède ainsi une double identité, à la fois savante et populaire. D’un côté, elle puise ses racines dans l’histoire de la musique contemporaine et des avant-gardes du XXe siècle (quelque part entre Varèse, Stockhausen et la musique concrète) et de l’autre dans toute l’histoire de la pop, des musiques afro-américaines et de ce qu’il est convenu d’appeler la dance-music. Mais ce n’est vraiment qu’au passage du millénaire que ces deux tendances se sont trouvées à nouveau réunies. Les nombreux producteurs et DJs techno ont trouvé dans la musique contemporaine et électro-acoustique, de nouvelles racines, et un nouvel horizon. Et les héritiers d’une certaine tradition laborantine, face à l’enthousiasme techno, ont renouvelé leur approche, se décidant à quitter leur tour d’ivoire et partir à la rencontre de cette nouvelle génération. Cette école, que l’on nomme parfois electronica (en France) ou de manière un peu pédante, IDM (pour Intelligent Dance Music, dans les pays anglo-saxons) a connu un formidable développement ces dernières années grâce à l’apparition de nouveaux logiciels de traitement du son, dont la plupart s’inspirent d’outils developpés par les deux grandes institutions françaises en matière de création et d’innovation sonore, le GRM et l’IRCAM. Le premier a donné naissance au GRM Tools, intégré dans de nombreuses machines utilisées par la nouvelle génération, et le second a développé le célèbre Max/MSP, qui a lui-même inspiré une nouvelle vague de logiciels, tout aussi prisés par les jeunes musiciens. Le point commun à tous ces outils, c’est pour les artistes une capacité nouvelle et parfois infinie à travailler les textures de leurs morceaux, à polir et transformer le moindre des sons, à sculpter à même l’onde ou les fréquences.  Nous sommes en effet entrés dans une nouvelle ère du traitement du signal sonore, qui ouvre de grandes perspectives aux musiciens pour l’image.

> “Capter le mystère…”
Grâce à ces innovations, et comparée à de nombreux autres genres musicaux, l’électronique possède une capacité accrue pour poser ou créer une atmosphère, bien loin des tapis de violons auxquels Hollywood nous a habitués depuis longtemps. Quelque part entre design sonore et composition musicale, cette musique entretient des rapports plus complexes qu’il n’y paraît avec l’image. Longtemps cantonnée à évoquer “le drame, l’angoisse, l’inconnu, le mystère ou la désolation”, selon les mots-mêmes de Frédéric Leibovitz, éditeur de ce CD, cette musique électronique et contemporaine permet désormais de porter, suspendre, enrôber, isoler une image, une scène, un personnage. Au-delà de l’illustration, elle permet plus encore de dessiner certains motifs qui viennent en quelque sorte prolonger ou mettre en écho l’esthétique d’un paysage, l’émotion d’un visage, la dramaturgie d’une séquence. Leibovitz, encore, explique très bien comment certains types d’association peuvent ainsi naître : “On pourrait de façon empirique prendre une image et utiliser dix musiques. D’un seul coup, il y en a une, vous ne savez pas pourquoi, qui va produire quelque chose de différent. Vous avez un objet vi­suel, un objet sonore et les deux ensembles vont produire un troisième objet. La question est de capter ce mystère qui se produit entre l’image et la musique ».

> Cinéastes et DJ’s:
Ce troisième objet, c’est ce qui donne toute sa force au travail de quelques grands cinéastes qui, plutôt que de commander une simple B.O. à un compositeur, ont compris tout l’intérêt d’avoir recours à des musiques préexistantes et de se livrer, tel un DJ du 7e art, à toute une esthétique du collage, du montage et de la juxtaposition des sons et des images. On connaît ainsi le talent d’un Kubrick, notamment sur 2001, le talent de mixeur d’un Lynch ou celui plus tapageur de Tarantino. Mais on parle moins souvent de Scorcese (Casino ou A tombeau ouvert sont des modèles du genre), Wong Kar-Waï ou de Gus Van Sant. Dans son dernier film, Paranoïd Park, le cinéaste américain convie justement sur sa B.O deux figures illustres de la musique électro-acoustique, le Québecois Robert Normandeau et le Français Bernard Parmegiani, dont les compositions apportent à son film une texture et une sensation d’espace tout à fait inédites. Quant aux séquences qui figurent le héros du film, Alex, se confiant à son journal intime, elles sont baignées par les complexes petites architectures sonores d’Ethan Rose. Ce jeune musicien américain recycle et transfigure en effet à l’aide de l’ordinateur et de logiciels dernier cri, des sons cristallins de boîte à musique. Ces sons typiques de l’électronica, qui rappellent bien sûr les compositions rassemblées sur Electro Minimalism, jouent un rôle capital dans l’impact émotionnel du film, conférant à ses séquences un statut particulier, entre quotidien et rêverie.

> Une musique pour l’image:
si ce genre de mariage peut paraître audacieux, l’histoire d’amour entre musique électronique, création sonore et cinéma n’est pourtant pas nouvelle. Ainsi, les expérimentations de Steve et Bebe Barron composent l’ensemble de la bande originale du classique de la science-fiction Planète Interdite de Fred Wilcox en 1956, préfigurant parfaitement cette confusion si moderne entre musique, paysage et design sonore. Quelques temps plus tard, Oskar Sala compose pour Les oiseaux d’Alfred Hitchcock, Walter Carlos pour Orange Mécanique (et ses fameux airs de Bach retranscris et dynamisés au synthétiseur) ou Vittorio Gelmetti pour Le désert rouge d’Antonioni. Dans chacun de ces films, l’électronique offre au spectateur une nouvelle approche du temps et de l’espace, attribuant aux images une puissance qui excède parfois leur seule dramaturgie. Quelques années plus tard encore, John Carpenter dans ses propres films (New York 1997, Assaut), Tangerine Dream chez William Friedkin et Michael Mann, Giorgio Moroder chez Alan Parker et Paul Schrader ou bien sûr Vangelis pour Blade Runner, perpétuent cette tradition en apportant au film la puissance syncopée des rythmes électroniques. Enfin, plus récemment encore, ce sont justement les films de Michael Mann (Heat et son thème emprunté à Brian Eno) et plus encore Steven Soderbergh (Traffic, Solaris) qui, accompagné de Cliff Martinez (ancien guitariste des Red Hot Chili Peppers !) sauront tirer le meilleur parti d’une électronique à la fois iréelle, obsessionnelle et omniprésente.  Dans l’univers de l’illustration sonore, les premières innovations datent quant à elle des années 60. A cette époque, en France comme en Angleterre, une poignée de compositeurs à la fois inventifs et fantasques, capables de marier l’expérimentation et les motifs pop, produisent de nombreux disques de Library Music qui inspirent les cinéastes, les documentaristes, les monteurs ou les producteurs radios. Que l’on évoque ainsi les fameux Nino Nardini, Roger Roger, Jean-Jacques Perrey, Janko Nilovic ou encore outre-Manche, Basil Kirchin et Delia Derbyshire, toute une génération a ainsi inventé, sous couvert de musique au mètre et d’illustration, une nouvelle forme d’expression, souvent plus drôle, et parfois plus ambitieuse que les compositions de la même période. Longtemps ostracisés, il faut attendre les années 90 et l’émergence de la génération techno et DJ (Aphex Twin, Luke Vibert, DJ Shadow…) pour que ces musiciens soient enfin reconnus, réédités ou remixés (ce fût le cas récemment de Jack Arel), et voient leur travail enfin considéré à sa juste valeur.Parallèlement, certains des pionniers et des inventeurs de la musique concrète et électro-acoustique, issus du giron du Groupe de Recherches Musicales de Radio-France, n’ont jamais hésité à se prêter à cet exercice, mêlant dans une même esthétique, sérieux, ambition formelle et poésie. Le plus fameux d’entre eux est à ce titre Bernard Parmegiani, auteur certes de très belles compositions avant-gardistes (De Natura Sonorum) mais aussi du sonal (signal sonore) des Aéroports de Paris (hélas récemment modernisé) qui a berçé plus d’une génération de voyageurs, ou du générique futuriste du « Stade 2 » des années 70. Quelques années plus tard, c’est Christian Zanési, autre compositeur électro-acoustique et membre du GRM, qui reprend le flambeau de l’illustration sonore et compose un autre sonal, tout aussi familier pour les usagers du métro parisien cette fois, celui de la RATP. C’est d’ailleurs Christian Zanési que l’on retrouve au générique de cette compilation, Electro Minimalism. Passeur idéal et reconnu entre la tradition de la musique concrète et la nouvelle vague numérique, il compose ici quelques pièces en solo, mais surtout invite toute une nouvelle génération à se prêter à cet exercice ambitieux de l’illustration sonore et de la musique pour l’image, collaborant même avec certains d’entre eux. On croise donc ici différentes personnalités, différents tempéraments. Alexandre Bazin est issu du giron de Radio-France et du GRM. Benoît Courribet, compositeur plus proche de l’univers de la recherche, travaille quant à lui sur la notion de musique visuelle, alliant son et image. Ludovic Poulet est un musicien typique de cette école électronica, apparue avec les années 2000, l’ordinateur portable et les logiciels de traitement du son. Arnaud Rebotini possède un cursus plus riche encore, entre une pratique résolument techno, des expériences rock et metal, et une expérience de compositeur alliant l’héritage concret et contemporain du 20e siècle. Sébastien Roux, qui travaille notamment avec Eddie Ladoire, a été formé au post-rock et aux climats de la musique ambient, parvenant à synthétiser son expérience à l’Ircam (il a été l’assistant de Georges Aperghis), sa maîtrise du logiciel Max/MSP et son goût pour la guitare et les atmosphères. Le Franco-Allemand Jürgen Heckel, alias Sogar, possède sensiblement la même approche, travaillant à l’aide de ses logiciels, textures, grésillements et fragments. Et quant à Rom, issu du milieu techno, il allie sa pratique du DJing  et de la dance-music aux découvertes et aux audaces formelles de l’électro-acoustique. Une variété de talents et d’itinéraire qui incarne la relève de cette tradition d’invention, d’expérimentation, de poésie et d’expression, que défend le label Cézame, loin des clichés de la “musique au mètre” et des soundalikes anonymes.
> Ecoutez l'album Electro Minimalism 

 
Zero One (CEZ 4059 plage 5)

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